Des journalistes venus de dix pays ont uni leurs forces pour soutenir seize jeunes femmes, dont trois Tchèques, victimes d’agressions sexuelles. Mais derrière ces chiffres, la réalité s’avère bien plus vaste, bien plus complexe pour chaque victime.
L’affaire Maglio, du nom de ce policier italien qui piégeait les voyageuses via Couchsurfing, a jeté un éclairage cru jusqu’en République tchèque. Tout a commencé grâce au travail précis du Centre tchèque de journalisme d’investigation, relayé par l’organisation Lightning.
Dino Maglio, carabinier en poste à Padoue, préparait chaque étape. Sur Couchsurfing, il affichait un profil alléchant, promettait le confort à celles qui franchissaient sa porte. À table, un somnifère redoutable à base de benzodiazépines, le Tavor, glissait dans un plat ou un verre. La suite ? Les invitées sombraient dans la confusion, incapables de résister à ce policier amical qui devenait agresseur.
Rien n’était laissé au hasard. Maglio pariait sur l’intimidation que confère l’uniforme. En utilisant une drogue effaçant la mémoire, il privait ses victimes de toute capacité à témoigner clairement. Aujourd’hui, Maglio attend son procès en détention provisoire. Face à lui, les victimes sont épaulées par deux avocats et une poignée de journalistes. Sans la détermination obstinée de Marcia et le zèle d’une équipe d’investigation, cette histoire serait restée enfouie.
Marcia, Portugaise, a lancé l’alerte en septembre 2013. Elle met en place un forum à destination des voyageuses ayant dormi chez Maglio via Couchsurfing. Elle, non plus, ne sait pas ce qu’elle a vécu, ses souvenirs hésitent entre brouillard, fatigue accablante et malaise diffus. Ce forum, c’est un appel : qui d’autre garderait le même flou, la même impression d’absence ? Les messages affluent, les langues se délient. Ici, une tentative de baiser ; là, des cachets proposés pour un mal de tête ; plus loin, cette torpeur persistante qui piège la mémoire. Un jour, un témoignage fait écho au sien, puis un autre. Les descriptions convergent : le bon hôte, le dîner, la main lourde sur le Tavor, et la nuit volée. Au réveil, les fragments d’image sont toujours les mêmes : gestes déplacés, trou noir, trouble panique.
Devant les récits qui s’accumulent, Marcia essaie de fédérer les victimes pour s’engager dans un combat judiciaire collectif. Un groupe privé se crée, les messages et plaintes affluent. Mais la machine administrative et judiciaire se dresse d’emblée : honoraires d’avocats inaccessibles, policiers portugais indifférents sous prétexte d’affaires trop anciennes ou commises à l’étranger. Marcia refuse d’abandonner. Elle sollicite alors l’attention des rédactions, et le dossier attire de nouveaux journalistes, puis d’autres centres de journalisme d’investigation. La mobilisation grandit.
Cecilia Anesi, de l’équipe IRPI, se souvient de la suite. Elle décrit une année entière à enquêter, épaulée par huit rédactions internationales. De l’Asie à l’Europe, de la presse allemande à l’Australie ou au Canada, la chaîne s’allonge : Southern China Morning Post, CBC, L’Espresso, The Guardian, Correct! pour l’Allemagne, Newsweek Polska, Sydney Morning Herald, le Centre tchèque de journalisme d’investigation, et TVI Portugal. Chaque rédaction apporte sa pièce, mobilisant les pays d’origine des victimes.
Retracer la série d’agressions ne suffisait pas ; il fallait comprendre la mécanique précise du crime et empêcher toute récidive. Les reporters de l’IRPI, aguerris à l’investigation financière ou au crime organisé, se sont trouvés face à une réalité nouvelle : des survivantes traumatisées, très peu d’éléments tangibles. « Personne n’était préparé à dialoguer avec celles dont le corps et la mémoire avaient été brisés », souffle Cecilia. Pour maintenir la distance nécessaire sans désinvolture, l’équipe s’adresse au Dart Center, association qui forme les journalistes à l’écoute du trauma. Grâce à cet appui, ils apprennent à interroger avec tact, sans aggraver la détresse, comme le confirme Alessia Cerantola, membre de l’équipe.
Le défi, pourtant, dépassait la seule déontologie de presse : il fallait freiner Maglio. Dès 2013, IRPI l’observait alors qu’il exerçait encore et continuait à héberger des voyageuses ; mais sans témoignages ni preuve, l’intervention restait hors de portée. Les mois passent, les pièces du puzzle s’assemblent : qui était vraiment cet homme ? Que se jouait-il, une fois la porte close ?
Printemps 2014. Le procureur Giorgio Falcone reprend l’instruction et place Maglio sous contrôle, loin de ses potentielles victimes. Une fouille de son domicile dévoile un stock ahurissant de médias à caractère pédopornographique, des DVD, une arme à feu non déclarée. D’autres femmes parlent à leur tour, relatant les mêmes pertes de conscience, la même incapacité à rassembler les souvenirs. Maglio, cette fois, est arrêté et attend son procès, audience prévue en mars 2015.
Vous avez été victime d’une expérience similaire en Italie ? Votre récit peut compter. Toute information sur l’affaire Dino Maglio peut être transmise à cette adresse : [email protected]
